Génocides des Grands lacs: une lecture sous le prisme de l'Histoire pour une Justice réparatrice.

Updated: Nov 14, 2021

C'est avec effroi que nous avons suivi la vidéo de Nathalie Yamb sur la question des tueries qui ont eu lieu au Rwanda. Celle qui nous avait habitués à une certaine profondeur et même une certaine touche pédagogique a pêché par une légèreté intellectuelle indigne d'une influenceuse YouTube de son calibre. Les raccourcis troublants, les raccordements quelque peu frauduleux, les simplifications à outrance qu'elle multiplie dans son intervention frisent le crime mémoriel au regard de la gravité de la question. Nous nous proposons de faire une lecture de ces tueries sous le prisme d'une histoire qui s'étend au-delà des années 60 où Nathalie Yamb semble situer étonnamment l'origine du monde. Pour un diagnostique sérieux de la situation et une perspective réaliste des remèdes appropriés. Au travers notamment d'une Justice réparatrice.



Nous étions en route vers Bruxelles, après une soirée quelque peu arrosée à Louvain-la-neuve, en compagnie des copines Tutsi du Burundi, lorsque l'une d'elle nous fit cette déclaration étrange. Pince-sans-rire, elle nous affirma que malgré qu'elles avaient la peau noire, elles étaient des blanches «à l'intérieur». Vérité ou vanité dans le vin? C'était environ deux années après l'invasion rwandaise et ougandaise de la RDC. À l'occasion d'une visite à Louvain où nous avions nos habitudes occasionnellement, après des périodes d'études très ennuyeuses à Polytech Mons. Là où nous étions plus occupés à surmonter un racisme académique opéré par des savants qu'à acquérir des connaissances libératrices. La déclaration était tombée comme un choc dans ce contexte confus où nous ne savions pas très exactement quels étaient les véritables enjeux de la guerre qui nous était imposée. Avec nos potes Christian et Benoît, nous ne savions pas trop s'il fallait rire de cette déclaration bizarre ou en pleurer. Une chose est cependant certaine. Nous avons beaucoup pleuré dans les années qui ont suivi.


Quelques années plus tôt, au début des années 90, nous étions à Dakar au Sénégal, à la recherche d'un visa d'études pour la Belgique, après le chaos à Kinshasa qui avait vu les ambassades fermées et les embargos en tous genres contre le pays dans le contexte de la première invasion du Rwanda. En discutant avec des amis Tutsi qui se disaient du Burundi, ils nous expliqueront en toute sincérité l'origine du conflit Hutu-Tutsi pour lequel nous ne voyions que du feu après cette attaque du FPR contre le Rwanda deux ans plus tôt en octobre 90. Ils nous expliqueront que leur royauté perdue était la cause des tueries qui déchiraient ces deux groupes. Rétrospectivement, nous comprendrons qu'ils étaient en réalité rwandais. Car au Burundi voisin, ce sont les Tutsi qui massacraient allègrement depuis les années 60 chères à Nathalie.



L’hypothèse hamitique dans les théories racialistes du 19ème siècle en Occident se trouve au cœur de la crise que traversent les Grands lacs depuis une trentaine d’années dans le cycle actuel des violences. Cette hypothèse soutient que toutes les réalisations civilisationnelles dans le continent noir ne peuvent être l’œuvre que des nègres métissés et aux origines décrétées comme caucasiennes. Elle vient en appui à une autre théorie de la même époque qui est celle de la hiérarchisation des races. Pour établir que les populations nomades originaires de la corne du continent ayant émigré au Rwanda, présentées comme «caucasoïdes», doivent être catégorisées, suivant les méthodes d’une anthropologie physique aujourd’hui reconnue comme raciste, comme des Tutsi. Tandis que les «congoïdes», aux traits plus grossiers, à la taille moins élancée, doivent être reconnues comme des Hutu.


Une telle ségrégation s’appuie par ailleurs sur la tradition de l’Ubuhake établie par la monarchie des peuplades nomades qui s’est imposée au sommet de l’État aux alentours du 15 ème siècle. Cette tradition, à l’origine indépendante de phénotypes, impose un lien de servage de type féodal entre les seigneurs appelés Tutsi et leurs serfs appelés Hutu. Ces derniers, faute de posséder des richesses généralement évaluées en bétail, se donnent à l’agriculture pour suppléer les seigneurs Tutsi. Lesquels se livrent à la guerre et promettent protection à leurs Hutu advenant cette dernière.



C’est avec l’arrivée des allemands aux alentours de 1898 qu’une catégorisation systématique sur la base de la race est établie suivant la ségrégation invoquée précédemment. Les belges s’y appuieront également pour implémenter leur méthode d’administration de l’indirect ruling après la première guerre mondiale, lorsque la Belgique assumera par l’ancêtre de l’ONU la gestion du Rwanda-Urundi, après la défaite de l’Allemagne. C’est à la fin de la deuxième guerre mondiale, avec l’expérience de la Shoah et du nazisme, que l’Europe et les Belges, par l’Église catholique, renoncent aux idéologies racialistes et décident de promouvoir une élite Hutu pour se donner une bonne conscience. Jusqu’à la révolution sociale de ceux-ci qui verra l’abolition de la monarchie Tutsi et de ses privilèges en 1959. Cette monarchie se repliera essentiellement en Uganda où elle tissera des liens avec le monde anglo-saxon dirigé par la dynastie d’origine allemande des Saxe-Cobourg Gotha à la tête de l’Angleterre, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, mais aussi de la Belgique. C’est avec l’appui de ce monde anglo-saxon et de sa branche armée américaine, de ses multinationales et de son appareil de la finance internationale, que la monarchie rwandaise, par l’entremise du parti royaliste UNAR, reviendra au Rwanda en 1990 sous le couvert d’un FPR arborant un étendard aux couleurs françaises. Depuis, il s’est créée une scission entre royalistes. Ceux fidèles au trône et ceux soumis au diktat de Kagame, neveu de la reine-mère et monarque républicain de facto.



L’hypothèse hamite tire son origine dans la nécessité d’octroyer une paternité caucasienne à la civilisation égyptienne qui, par le Nil, trouve incidemment son origine dans les Grands lacs. Avec d’autres qui les ont suivis, les travaux du Professeur Cheikh Anta Diop et du Professeur Théophile Obenga ont établi l’origine noire de la civilisation égyptienne. Ils retracent les vagues des migrations qui ont conduit les habitants de la vallée du Nil vers diverses régions de l’Afrique, dont la grande fédération Kongo, après la perte de l’initiative historique des noirs suite aux multiples invasions hamites, sémites et autres caucasiennes. Concurremment, ces travaux situent l’origine de cette civilisation dans les Grands lacs. Une région dominée par le peuple bantu et le Kongo qui s'étend de la Namibie au sud du Cameroun. Jusqu’à sa déchéance qui a suivi l’arrivée des portugais et de l’Église catholique romaine. Par une vassalisation politique et spirituelle qui le conduit à un esclavage particulièrement atroce.


Un esclavage formellement codifié dans une doctrine incarnée par la fameuse bulle papale Romanus Pontifex de 1454. Une doctrine implémentée une quarantaine d’années plus tard avec l’appui d’une élite exogène métissée de l’île de Sao Tomé. Une traite négrière qui exposera ensuite le KONGO aux diverses invasions consécutives des arabes, notamment de l’île de Zanzibar, et à la soumission coloniale occidentale associée. Par une autre élite exogène. Des élites corrompues aujourd’hui encore actives dans un système de pillage aux mêmes ramifications internationales depuis 1885. Selon l’idée que le «Congo» est un marché ouvert. Il est intéressant d’observer l’apparition récemment d’une organisation des «Tutsi» dénommée «Isoko». Lequel en Nyarwanda déisigne selon la prononciation, soit un marché, soit une source…


Les prétentions prédatrices occidentales sont pourtant infondées depuis 1955. Lorsque Baudouin constate que le KONGO avait remboursé quatre fois les sommes empruntées aux bailleurs, essentiellement américains, de son aïeul Léopold 2. Avant d’ordonner la fin des paiements. Ce qui déclenchera une levée des boucliers chez ces bailleurs et les mouvements de l’ «indépendance» qui écarteront l’emprise belge pour laisser libre cours aux prédations qui perdurent jusqu’à ce jour. D’après les informations fournies par le Maréchal Mobutu en son temps au journaliste Kwebe Kimpele qui nous les a rapportées.



Le KONGO est l’un des rares pays au monde qui ne doit quasi rien aux puissances financières de cette planète. Mais, à qui le monde, notamment occidental, doit beaucoup. Pour son rôle dans la fin de la deuxième guerre mondiale. Mais aussi dans le choix de Bruxelles comme siège de l’Union européenne. Car la Belgique est le seul pays au monde à être sorti de la guerre sans la moindre dette. Il est difficile de croire que c’est pour le seul commerce de la pomme de terre aux occupants allemands…


Outre la lutte entre deux mondes anglo-saxon et latin aux aspirations philosophiques antagonistes, séparés entre monarchistes et républicains, la crise des Grands lacs est une entreprise effectivement raciste qui précède par son fondement académique la Shoah. Une guerre qui ne dit pas son nom et qui vise à réduire dans une servitude féodale ignoble les Bantu diabolisés du bassin du Kongo par des peuplades hamites qui se livrent à des exterminations qui n’ont d’égales que celles du sieur Léopold 2 de Saxe Cobourg-Gotha. Dans une indifférence étrange d’un monde occidental généralement prompt à réagir du haut de sa condescendance.


L’idéal républicain du mérite et de l’équité, dans la droite ligne de la tradition égyptienne de la Maât chère à Cheikh Anta Diop, que représente la RDC, le plus grand pays francophone au monde, face à cette servitude féodale incarnée par l’Ubuhake des seigneurs Tutsi soutenus par les puissances de ce monde, est à n’en point douter la cible principale de ces dernières. Bien au-delà des matières premières pillées, qui ne sont en réalité que le révélateur de ce mépris vis-à-vis de cette idée du mérite. Un mérite qui voudrait que l’on puisse négocier équitablement avec un peuple plutôt que de recourir à une minorité exogène privilégiée. Il va de soi qu’une telle minorité n’a pas de raison d’être exogène puisque l’État léopoldien, qui est structurellement corrompu depuis sa création, n’est pas à court d’élites endogènes corrompues pour réaliser des gains commerciaux léonins.


Le choix porté sur cette minorité en particulier, qui veut que le coltan soit creusé au KONGO et que des usines de transformation soient installées au Rwanda voisin avec qui l’on commerce honteusement, ne se base pas seulement sur des impératifs géostratégiques d'un pillage rentable. Il se fonde surtout sur des considérations incontestablement racistes.



Le même racisme que l'on observe paradoxalement aujourd'hui dans la politique coloniale française en Afrique. Celle qui veut qu'un coup d'État et une succession monarchique opérés au Tchad soient célébrés par la République et qu'un acte révolutionnaire au Mali soit fustigé. Selon que l'auteur appartient à une race considérée comme supérieure ou non. Suivant un schéma qui ressemble étrangement à celui qui est mis en place vingt ans plus tôt en RDC par la Belgique et le monde anglo-saxon avec la succession monarchique de Kabila. Un «sujet» Tutsi par sa mère pour remplacer son imprévisible révolutionnaire de père.


Il faut observer que les théories racialistes qui sont évoquées ici trouvent leur origine en France. Avec des auteurs comme le sieur de Gobineau, aristocrate de son état et sans doute nostalgique de l'ancien régime qu'il défend contre les prétentions du Tiers-État par ses théories sur l'inégalité des races. Le bicéphalisme ou la schizophrénie de la France remonte à cet antagonisme latent hérité de la révolution française. Une révolution incontestablement avortée quand on considère son volte-face sur la question de l'esclavage qui installe formellement le racisme au cœur du système par la correction apportée dans la différence des droits humains entre le citoyen et le non-citoyen déshumanisé dans l'empire. C'est ce même racisme que vient de déverser au Rwanda son altesse royale Macron, co-prince d'Andorre et de Monaco, lorsqu'il décrète qu'il n'y a eu qu'un seul génocide. Celui des aristocrates Tutsi. Ce, alors même que les experts de l'ONU Davenport et Stam affirment le contraire. Et vont au-delà en démontrant qu'en 1994, mathématiquement, il y a eu plus de Hutu massacrés que des Tutsi.


Certes, la dimension économique de la crise ne peut pas être négligée. Le money trail cher aux anglo-saxons demeurant une règle d'or. Il faut se souvenir qu'un contentieux économique de taille biblique existe entre le KONGO et le royaume de Belgique. Le patrimoine économique de droit congolais sur lequel la Belgique fait main basse, à quelques jours de la proclamation de la République, représente des sommes astronomiques. Il faut savoir qu'en 1960, le KONGO a le même niveau économique que la Corée du sud ou le Canada. Le seul portefeuille de l'État de droit congolais transformé nuitamment en propriété belge représente à l'époque 200 milliards de dollars américains, soient 39 milliards de francs congolais. Convertis en valeur d'or de l'époque, cela représente aujourd'hui près de 10 mille milliards de dollars américains. L'or étant l'étalon parfait pour évaluer un bien au fil du temps. Une vache en 1960, évaluée en grammes d'or, coûte approximativement la même quantité d'or aujourd'hui. Comme il y a probablement 5000 ans. C'est donc d'un pactole que la Belgique, ou plutôt sa couronne, dispose aujourd'hui. Celui qui permet étrangement à la petite Belgique d'être le premier pays acheteur de la dette américaine... La grenouille qui avale le bœuf. Peu de Kongomani savent que des sociétés comme Sabena, des banques comme Belgolaise, Indosuez, etc, étaient des sociétés de droit congolais. Le maintien de ce pactole dans l'escarcelle de la Belgique et de sa famille royale est une raison nécessaire pour entretenir le chaos absolu dans les Grands lacs. Mais pas suffisante.



Il est de plus en plus question de la création d'un TPI pour le KONGO. L’expérience du TPIR rwandais telle que relatée par des auteurs comme Charles Onana et Judi Rever nous enseigne que la création d’un Tribunal pénal international n’est pas sans écueils. Sans un travail de préparation nécessaire, une vision claire, et un sens affermi de l’Histoire, la justice internationale peut se transformer rapidement en un cirque. Une représentation théâtrale au service d’un narratif caricatural des nègres primitifs impliqués dans un énième conflit motivé par des réclamations primaires entre deux ethnies factices, fabriquées du reste de toute pièce. Un narratif que tout le monde accepte comme tel parce que conforme aux stéréotypes pour les uns et plus simple pour les autres. Pour le seul bénéfice des puissances commanditaires des tueries.

L’objectif du TPI pourrait ainsi être détourné pour consolider le pillage, asseoir la domination féodale et voir régner une élite criminelle dans l’impunité la plus absolue.


Sans un sens de l’Histoire éclairé, les travaux préparatoires de la Justice transitionnelle dans le cadre d’un Forum pour la Réconciliation pourraient même se voir organisés par une Église catholique romaine au cœur du problème Muntu.


En effet, outre le lancement d'un esclavage des Bantu voulu perpétuel dans son fondement par cette Église, on ne peut s’empêcher d’observer l’ascendant psychologique troublant, dont semble bénéficier aujourd'hui des peuples qui n’ont été que de manière anecdotique exposés à cette Église, sur des Kongomani qui alignent des évêques à Rome depuis le 16e siècle. Quand le Rwanda ne rencontre véritablement cette Église qu’au 20e siècle avec le mandat belge de la Société des nations, après la première guerre mondiale.


Au-delà de la restauration recherchée des cœurs et des esprits, il est question ici de notre avenir comme êtres humains jouissants de leur liberté et de leur dignité. Les relents de recolonisation, de la Somalie au Mali, de la Namibie à la Libye, ne sont pas à prendre à la légère face à un Occident économiquement devant le mur après l'accumulation d'un capital de l'esclavage qui ne paie plus face à la montée des économies basées sur l'effort et la production comme la Chine.


La conscience que nous avons des tenants et des aboutissants de la tragédie des Grands lacs nous impose une responsabilité par rapport aux solutions que nous devons apporter, comme membres de notre génération. Pour les générations futures. Écrire et présenter l’histoire vraie du drame dans la région des Grands lacs est un impératif incontournable. Préalable à toute démarche judiciaire. Mieux, à tout travail de reconstruction humaine.


Ce travail d’écriture qui nous munit d’un sens vital de l’Histoire , par la relation du périple du Muntu de la vallée du Nil à la péninsule du Cap, est aussi celui auquel nous invite Patrice Emery Lumumba.


Bukoko.Ikoki@Bushabola.com

Citoyen ordinaire









 
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